Torture de captifs ukrainiens : des organisations ukrainiennes interpellent l'OMS sur le rôle des soignants russes
À l'approche de la Journée internationale des médecins, le 5 octobre, plus de 60 organisations ukrainiennes ont saisi l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), rapporte l'agence Inter Press Service (IPS) dans un article d'Ed Holt repris par Global Issues. Elles lui demandent d'agir contre une pratique désormais documentée : dans les lieux de détention russes, des soignants russes, médecins et infirmiers, refusent les soins aux Ukrainiens captifs et participent à leur torture. L'appel vise les prisonniers de guerre, mais aussi les civils détenus illégalement, ces otages que la Russie retient au secret.
Le rôle des soignants russes documenté par le rapport « Anatomy of Torture »
Parmi les signataires figure le Centre pour les libertés civiles (CCL), prix Nobel de la paix 2022. Avec l'ONG Military Medics of Ukraine, il a publié en juin le rapport « Anatomy of Torture », qui rassemble les témoignages de soldats et de civils libérés. Plusieurs d'entre eux sont eux-mêmes médecins ou infirmiers, et donc à même de juger ce qu'ils ont subi.
Le rapport décrit des refus de soins, des coups, des décharges électriques, des menaces de mort proférées par les soignants russes eux-mêmes, des détenus contraints de rester debout seize heures au même endroit, ou de supplier qu'on les soigne avant d'être torturés de nouveau. Dans certains cas, ces pratiques ont entraîné la mort de prisonniers de guerre et de civils. Le CCL estime à près de 300 le nombre de lieux où des Ukrainiens sont détenus, en Russie et dans les territoires occupés.
« Le refus de soins et la participation du personnel médical aux mauvais traitements ne sont pas des cas isolés : c'est un problème systémique », résume Nataliia Yashchuk, du CCL, interrogée par Ed Holt de l'agence Inter Press Service. Les organisations attendent de l'OMS des actes, et non de simples déclarations : une surveillance internationale des lieux de détention, avec le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et les mécanismes des Nations unies, des commissions médicales mixtes, l'identification des soignants russes responsables et l'évacuation médicale des détenus gravement blessés ou malades, militaires comme civils.
Ed Holt suit ce dossier depuis plusieurs mois : notre site les a déjà présentés à partir de l'enquête du Lancet : des médecins russes complices de tortures. L'appel à l'OMS en est la suite : les victimes et leurs défenseurs se tournent désormais vers l'institution mondiale de la santé.
« Au lieu de comprimés, des décharges électriques »
Ancien pédiatre, Serhii Doroshenko dirigeait une unité médicale de l'armée lorsqu'il a été capturé à Marioupol au printemps 2022. Il a passé 1 030 jours en captivité, et c'est à Ed Holt qu'il a confié son récit. Dans une colonie, faute d'eau potable, 800 détenus ont souffert en même temps de troubles intestinaux ; les médecins prisonniers faisaient infuser de l'écorce pour enrayer l'épidémie. Ailleurs, raconte-t-il, toute demande de soins recevait la même réponse, quel que soit le mal : des décharges électriques.
Sa dernière année, dans une colonie de Mordovie, a été la pire. Le médecin y participait lui-même aux tortures ; les détenus le surnommaient « Docteur la Mort », car plusieurs d'entre eux ont dû être opérés après ses séances. Serhii Doroshenko, fiévreux à 40 °C pendant des jours, n'a reçu, dit-il, aucun médicament, seulement des coups.
Son témoignage rejoint ce que vivent les otages civils : pendant deux ans et demi, la Russie n'a pas reconnu le détenir. « S'ils m'avaient tué, ils n'en auraient porté aucune responsabilité », explique-t-il. Après la confirmation officielle de sa détention, les tortures ont nettement diminué. C'est tout l'enjeu de la détention au secret, et la raison pour laquelle la campagne demande que chaque otage soit nommé.
Oleksandr Savov, mort huit mois après sa libération
Fusilier marin, défenseur de Marioupol, Oleksandr Savov a passé près de trois ans dans les prisons russes. Capturé sans blessure ni maladie, il en est revenu squelettique, atteint de tuberculose, les côtes cassées, souffrant d'ulcères et incapable de tendre une jambe. Il est mort d'insuffisance cardiaque en novembre 2025, à 46 ans ; les médecins ukrainiens ont découvert qu'il avait fait un infarctus en captivité.
Il a consacré ses derniers mois à consigner ses souvenirs pour la Cour pénale internationale. Sa fille, Anastasiia, a déposé plainte devant la CPI : « Il ne comprenait pas comment des médecins pouvaient être aussi cruels », a-t-elle confié à Ed Holt. Elle raconte des soignants qui, appelés à l'aide, riaient au visage des détenus et les filmaient avec leur téléphone.
Des responsables identifiés, une impunité à briser
Les autorités russes nient tout mauvais traitement, mais refusent l'accès des observateurs indépendants aux lieux de détention : aucun registre officiel ne garde la trace des blessures et des maladies causées par la torture. Le rapport rappelle que ces pratiques violent les Conventions de Genève, le Code international d'éthique médicale de l'Association médicale mondiale et le droit russe lui-même. Interrogé par IPS, le CICR rappelle que toute personne privée de liberté, combattante ou civile, doit être traitée avec humanité et soignée selon les règles de l'éthique médicale. L'OMS n'a pas répondu.
Des noms commencent à sortir. En juillet 2026, l'Union européenne a sanctionné Galina Mokshanova, cheffe du service médical de la colonie pénitentiaire n° 10, en Mordovie. Serhii Doroshenko réclame pour les soignants tortionnaires « quelque chose comme le procès de Nuremberg ».
En France, l'Ordre des médecins interpellé
Cet appel fait écho à celui de médecins français, dont Claude Malhuret, Marie Mercier et Boris Cyrulnik, qui ont écrit au Conseil national de l'ordre des médecins pour lui demander de prendre position sur le sort des otages civils ukrainiens. Les soignants ont un devoir particulier envers les malades qu'on torture ; ceux qui y participent trahissent leur serment.
Plus de 16 000 civils ukrainiens sont inscrits au registre de l'Ombudsman ukrainien. Contrairement aux prisonniers de guerre, ils ne relèvent d'aucun mécanisme d'échange : le droit international qualifie leur détention de prise d'otages. Pour eux, l'accès aux soins est une question de survie.
Sources
- Inter Press Service — When Medicine Becomes a Tool for Torture: The Hidden Role of Medical Personnel in Russian Captivity, 14 octobre 2026
- Inter Press Service — Ukrainian Groups Urge WHO to Act on Torture of Captives by Russian Medical Staff, 7 octobre 2026
- Global Issues — Ukrainian Groups Urge WHO to Act on Torture of Captives by Russian Medical Staff, 7 octobre 2026
- The Lancet — Russian medics reporter to be complicit in torture, 27 août 2026
- Centre pour les libertés civiles — Anatomy of Torture: Testimonies on Torture and Ill-Treatment by Medical Personnel in Russian Captivity, 24 juin 2026
- Human Rights Watch — Russia’s Systematic Torture of Ukrainian POWs, 11 décembre 2025
