Des séquestrations systématiques

Enlever les civils ukrainiens n’est pas un dommage de guerre : c’est la méthode de l’occupation

Une échelle avant un mécanisme

Selon le Médiateur ukrainien, plus de 16 000 civils sont actuellement séquestrés illégalement par la Russie. Le Centre pour les libertés civiles — ONG ukrainienne colauréate du prix Nobel de la paix 2022 — évoque de son côté plusieurs dizaines de milliers de cas, en intégrant les disparitions qui n’ont jamais pu être officiellement enregistrées.

Ces deux chiffres mesurent des réalités complémentaires, pas contradictoires : l’un ce qui est confirmé, l’autre ce qui échappe structurellement à toute confirmation. La Russie ne tient aucun registre public, nie une partie des captures lorsque même des tiers — familles, ONG, autorités ukrainiennes — en apportent la preuve documentée, et déplace les personnes séquestrées sans en informer les proches. Le chiffre de 16 000 otages est donc probablement un plancher plutôt qu’un plafond.

La campagne documente 103 de ces cas, un à un, avec le consentement écrit d’un proche. Ce n’est pas un échantillon statistiquement représentatif de l’ensemble — mais chaque dossier suit la même mécanique, avec une régularité qui n’est pas un hasard d’échantillonnage.

Ce que montrent les dossiers

Chaque dossier ne suit pas exactement le même parcours, mais les mêmes étapes reviennent, à des fréquences très inégales — de l’arrestation, commune à la totalité des cas, à la mort en détention, confirmée dans un seul dossier à ce jour. Les chiffres ci-dessous portent sur 103 fiches de la campagne.

L'arrestation, sans base légale ni procès-verbal

Présente dans la totalité des 103 dossiers documentés (socle commun de qualification)

La disparition, et le secret opposé aux familles qui cherchent des nouvelles

Établis pour 37 dossiers sur 103 (détention au secret ou refus d'accès du CICR), la disparition forcée à proprement parler pour 24 ; 186 lieux de détention ont par ailleurs été vérifiés par les services ukrainiens à ce jour (mai 2026), sur tout le territoire russe et les territoires occupés

Les transferts, vers des lieux de détention toujours plus loin du territoire ukrainien

Documentés dans 87 dossiers sur 103

La torture, physique et psychologique

Établie, a minima, dans 20 dossiers sur 103 ; ce chiffre est un plancher documenté, pas un plafond, et le rapport de la Mission de surveillance des droits de l'homme de l'ONU en Ukraine (septembre 2025) la qualifie de systématique à l'échelle du conflit. Des médecins russes participeraient eux-même à ces actes, selon des enquêtes indépendantes convergentes (OCCRP ; Centre pour les libertés civiles, " Anatomy of Torture ", 2026 ; The New Yorker, août 2026)

Des représailles sur la famille

Établies dans 15 dossiers sur 103 ; certains témoignages évoquent une pression plus directe, mais cette forme précise n'est pas distinguée comme telle dans la grille juridique de la campagne

L'aveu extorqué, parfois seule pièce à charge d'un dossier

Rapporté par plusieurs familles, mais reste une donnée testimoniale, non chiffrée à ce jour

L'accusation fabriquée, sans lien avec un fait réel de procès

Le droit pénal de l'occupant est appliqué illégalement dans 72 dossiers sur 103

Le déni de défense, dans le cadre de simulacres de procès

40 dossiers sur 103 ont fait l'objet d'une procédure pénale

La condamnation, disproportionnée au regard des faits allégués — 33 condamnations effectivement prononcées, sur ces 40 procédures

33 condamnations effectivement prononcées, sur 40 procédures

Les conditions de détention, dégradées jusqu'à mettre la vie en danger

Établies dans 26 dossiers sur 103

La mort en détention

Confirmée, à ce jour, dans un seul dossier documenté par la campagne (Ibrahim Kudzhanov)

Une sélection qui n’a rien d’aléatoire

Les otages civils n’ont pas de profil unique — élus, volontaires, retraités, salariés, mineurs, personnes en situation de handicap.

Ce qui les relie n’est donc pas leur métier ni leur âge, mais un ensemble de critères qui reviennent, dossier après dossier, dans la manière dont ils ont été désignés :

La visibilité

Occuper une fonction élue, diriger une structure associative, ou exercer une fonction professionnelle reconnue localement rend une personne identifiable, donc utile à faire taire en exemple.

La proximité avec une personne ciblée

Un parent, un conjoint ou un enfant d'une personne déjà recherchée devient otage par extension, sans avoir lui-même rien fait de reprochable.

Le refus de collaborer

Certains n'ont pas simplement subi l'occupation : ils l'ont publiquement rejetée, en manifestant, en refusant de transmettre des données, ou en refusant de reprendre un poste sous administration russe.

Le poste-clé

Diriger un atelier, occuper une fonction stratégique ou détenir un savoir-faire recherché peut désigner une cible, dès lors que l'occupant a intérêt à se l'approprier ou à le faire disparaître.

Le témoin génant

Avoir assisté à une exaction commise par des forces officiellement absentes du terrain suffit à motiver, à lui seul, une séquestration au secret — la personne devient dangereuse non par ce qu'elle a fait, mais par ce qu'elle a vu.

Une continuité historique

Le ciblage de rôles sociaux précis — enseignants, clergé, journalistes, notables — n’est pas propre à ce conflit. Dès 1929, le régime soviétique arrête environ 30 000 membres de l’intelligentsia ukrainienne — enseignants, clergé de l’Église autocéphale, universitaires — dans le cadre du procès fabriqué de la SVU (Union pour la libération de l’Ukraine) par Joseph Staline, une organisation inventée de toutes pièces pour justifier cette répression. Les personnes visées avaient pour point commun d’avoir été associées à la République populaire ukrainienne (1917-1921) ou d’avoir promu la langue et la culture ukrainiennes durant cette période éphémère d’indépendance.

C’est exactement ce que fait aujourd’hui une part importante des otages documentés par la campagne : enseignants ayant refusé les programmes russes, parents ayant refusé la russification de leurs enfants, journalistes, prêtres.

Cette répression s’est ensuite poursuivie, concomitante à la famine de 1932-33 — l’Holodomor —, une fois l’ukrainisation officiellement abandonnée.

Le geste russe d’aujourd’hui reprend le même principe : frapper ceux qui incarnent et transmettent une identité nationale distincte, pour la faire disparaître avec eux.

Source des données historiques : Anne Applebaum, Famine rouge : la guerre de Staline en Ukraine, trad. Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Grasset, 2019 (également disponible en poche chez Folio)

Ce qui se répète d’un cas à l’autre

1

Rôles ciblés

Maires, enseignants, journalistes, prêtres, entraîneurs sportifs. Ce ne sont pas des individus pris au hasard : ce sont des fonctions sociales.

2

Itinéraires de déportation

Les mêmes trajets reviennent — Novozybkov, Taganrog, Simferopol, Rostov — vers les mêmes destinations lointaines : Bouriatie, Altaï, oblast de Vladimir.

3

Chefs d’accusation

Espionnage, terrorisme, haute trahison reviennent quel que soit le profil réel de la personne.

4

Juridictions

Les mêmes tribunaux reviennent — la Cour militaire du district Sud à Rostov-sur-le-Don, ou des juridictions fictives siégeant à des centaines de kilomètres du territoire dont elles se réclament.

5

Lieux de détention

Des personnes enlevées à mille kilomètres les unes des autres se retrouvent dans les mêmes établissements — une convergence qui ne s’explique pas par le hasard d’abus locaux dispersés, mais par un système centralisé.

Témoignages

Comment fonctionne un procès-spectacle

Les témoignages des proches permettent de comprendre le mécanisme :

  • De longs mois sans avocat — une privation qui, selon le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, fait de l'extraction d'aveux ou d'autres preuves à charge le moyen le plus expéditif de « résoudre » un dossier, et peut à ce titre constituer elle-même une forme de mauvais traitement.
  • Des accusations qui changent en cours de procédure — d'abord terrorisme, puis espionnage, puis terrorisme international — sans qu'aucun avocat ne soit présent au moment de la requalification, ce qui rend la procédure illégale au regard du droit russe lui-même.
  • Un juge dédié aux dossiers politiques, connu pour rejeter systématiquement les requêtes de la défense et reprendre intégralement la position de l'accusation.
  • Deux procureurs sur un même dossier — une anomalie : en temps normal, un seul procureur suffit. Leur présence conjointe signale que le Parquet général de la Fédération de Russie a pris le contrôle du dossier, qu'un verdict a été décidé en amont, et que l'objectif est de faire un exemple.

Ce schéma n'est pas propre à un seul dossier : il se retrouve, avec des variations mineures, dans la majorité des procès documentés.

Sourçage vérifié : Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, Juan E. Méndez, rapport intérimaire à l'Assemblée générale, A/68/295, 9 août 2013, § 73.