Au Forum Russie-Libertés, les otages civils et Olechky, la ville otage, au cœur du débat sur l’impunité

Le samedi 3 octobre 2026, à la mairie du 11e arrondissement de Paris, le Forum Russie-Libertés consacrait une table ronde aux crimes commis contre l’Ukraine et à leur impunité. Pierre Raiman y a rappelé que les civils ukrainiens détenus par la Russie sont des otages, et qu’Olechky, la ville affamée que personne ne peut plus quitter, relève de la même matrice de terreur.

De l'impunité à la justice : la table ronde du 3 octobre

Organisé chaque année par l'association Russie-Libertés, le forum réunit des représentants des forces démocratiques russes, des journalistes, des experts et des défenseurs des droits humains. L'édition 2026, intitulée « Le monde d'après ? », avait à son programme un grand entretien avec l'ancien Premier ministre russe Mikhaïl Kassianov, quatre tables rondes et un hommage à Anna Politkovskaïa, vingt ans après son assassinat. Deux jours plus tard, le prix qui porte le nom de la journaliste russe distinguait quatre journalistes ukrainiennes otages de la Russie.

La troisième table ronde, « Crimes contre l’Ukraine – de l’impunité à la justice », modérée par Cyrille Amoursky, journaliste franco-russe et reporter de guerre, posait une question : que faut-il engager dès aujourd’hui pour que les crimes de la guerre ne deviennent pas l’impunité de l’après-guerre ?

Visuel de la table ronde « Crimes contre l’Ukraine – de l’impunité à la justice » avec Anastasia Shevchenko, Pierre Raiman, Vera Iastrebova et Cyrille Amoursky
Table ronde 3 du Forum Russie-Libertés 2026. © Russie-Libertés

Vera Iastrebova, avocate ukrainienne et directrice de l'Eastern Human Rights Group, documente les violations des droits humains et du droit international humanitaire dans les territoires occupés. Pour elle, ce ne sont pas les preuves qui manquent : « À mon avis, le problème n'est pas de recueillir des preuves ou de documenter les crimes. Le problème, c'est la volonté politique de traduire en justice les responsables de cette guerre sanglante. » Elle a plaidé pour des moyens concrets de protéger les habitants des territoires occupés et de préparer leur réintégration.

Anastasia Shevchenko, militante russe des droits humains, ancienne prisonnière politique et fondatrice de la fondation « À travers le mur », est engagée auprès de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe avec les forces démocratiques russes. Elle a rappelé la responsabilité des Russes opposés à la guerre : « Nous [les forces démocratiques russes] devons aider les Ukrainiens. C'est notre responsabilité. Sans cette responsabilité, il n'y aura pas de paix, seulement une période d'attente avant la prochaine guerre. » Elle appelle à poursuivre l'aide humanitaire, la défense des prisonniers ukrainiens et la lutte contre la propagande russe.

Pierre Raiman, historien, cofondateur et vice-président de Pour l'Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !, ainsi que co-fondateur de la campagne Ensemble, sauvons les otages ukrainiens, est parti de deux situations concrètes : les civils ukrainiens détenus par la Russie et la catastrophe humanitaire d'Olechky. Il a ensuite présenté la campagne, qui invite les communes à parrainer des civils ukrainiens détenus par la Russie. Ils sont plus de 16 000, enseignants, journalistes, maires, sportifs, parents, arrêtés arbitrairement et mis au secret. Contrairement aux prisonniers de guerre, ils ne relèvent d'aucun mécanisme d'échange, et le droit international qualifie leur détention de prise d'otages : « D'ailleurs, ils ne sont pas échangeables. Ils sont des otages. On ne peut pas échanger des otages, on ne peut que les libérer. » La campagne demande que leur libération soit un préalable à toute négociation avec la Russie.

Pierre Raiman, micro en main, lors de la table ronde du Forum Russie-Libertés 2026
Pierre Raiman au Forum Russie-Libertés, le 3 octobre 2026. © Russie-Libertés

Olechky, une ville que personne ne peut plus quitter

Olechky (parfois écrit Oleshky) fait face à Kherson, sur l'autre rive du Dniepr. Occupée depuis février 2022, noyée en juin 2023 par la destruction du barrage de Kakhovka, la ville comptait 24 000 habitants ; il en resterait environ 2 000.

« La ville prise en otage » : l'essai de Pierre Raiman dans Desk Russie

Au lendemain du forum, le 4 octobre, Desk Russie a publié l'essai de Pierre Raiman, « La ville prise en otage. Olechky l'insoumise, c'est l'Ukraine ! ». Il décrit des ressorts qui se retrouvent chez les otages civils.

Une ville insoumise. La ville est née d'un refus, celui des Cosaques qui s'y réfugièrent en 1711. Le 8 mars 2022, ses habitants manifestaient aux côtés de leurs élus au cri de « Olechky, c'est l'Ukraine ! » .

Une ville au secret. Après la destruction du barrage, Moscou a reconnu 59 noyés pour toute la région, quand l'Associated Press en comptait des centaines pour la seule Olechky. L'occupant refuse aujourd'hui de dire combien d'habitants restent.

Une ville affamée. La faim y est une méthode, et affamer des civils est un crime de guerre imprescriptible. Ceux qui ramassent les vivres largués par drones sont jetés dans des caves et battus : recevoir de l'aide ukrainienne vaut collaboration. Sans confondre les échelles, l'historien y reconnaît la mécanique du Holodomor de 1932-1933.

Une ville effacée. Des familles disparaissent sans laisser de trace ; une centaine de corps attendent, dans les sous-sols de l'hôpital, une sépulture que l'occupant interdit.

Pierre Raiman nomme ce mécanisme : le Mal, qu'il écrit avec une majuscule, banal par ses exécutants, radical par ses effets, au sens d'Hannah Arendt. Il rend des êtres humains superflus, par degrés : le droit leur est tout d'abord retiré, puis les gestes ordinaires, puis le nom.

Pierre Raiman rappelle aussi la réponse venue d’Angleterre après la destruction de Lidice, village tchèque rasé par les nazis. Dès septembre 1942, des mineurs de Stoke-on-Trent lancent le mot d’ordre « Lidice vivra » et prélèvent sur leur salaire de quoi reconstruire le village ; d’autres localités, jusqu’en Amérique latine, prennent son nom.

L'essai donne enfin aux faits leur qualification juridique. Affamer délibérément des civils est un crime de guerre (IVe Convention de Genève, articles 55 et 59 ; Statut de Rome, article 8), et ce crime est imprescriptible. Une enquête du média ukrainien Slidstvo.Info, publiée le 29 septembre 2026, a identifié les unités russes impliquées.

Extrait : « Les otages et la métastase du Mal »

C'est dans ce passage que l'essai relie le sort d'Olechky à celui des 16 000 otages civils, et à la réponse que les villes peuvent y apporter.

Olechky est la forme métastasée d’une pratique qui court dans tous les territoires occupés par la Russie : plus de seize mille civils ukrainiens enlevés, mis au secret pour tenir la population. La Russie ne gouverne pas les territoires occupés, elle les terrorise, un otage à la fois.

Si la prise d’otages est le mode de gouvernement de l’occupation russe et la marque de sa terreur, Olechky est le lieu où le Mal, souvent caché, devient visible à l’œil nu. C’est pourquoi la réponse des mineurs de Stoke-on-Trent vaut pour aujourd’hui.

Une campagne civique, « Ensemble, sauvons les otages civils ukrainiens ! », propose aux villes de France, de Belgique, de Suisse et du Luxembourg de faire ce que firent les villes de 1942 : prendre en charge des noms de femmes et d’hommes. Un conseil municipal qui parraine un otage civil le nomme en séance, affiche son visage sur sa façade, écrit à Moscou pour demander de ses nouvelles ; il rend à une personne effacée son existence publique.

Olechky est le nom d’une ville ; les otages civils auront chacun le leur. Louviers, Amboise et Lyon ont été les premières ; d’autres se préparent. Même effacement, même réponse.

— Pierre Raiman, « La ville prise en otage. Olechky l'insoumise, c'est l'Ukraine ! », Desk Russie, 4 octobre 2026

Share this post:

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *